Quelques réflexions dans la suite d’une émission de LN24 intitulée

« Le confinement une étape de trop ? »

Patrick De Neuter  Pr. Emérite, Université de Louvain, psychanalyste et thérapeute de couple

LN24, Le 5 mai, 2020

Journaliste : Catarina Letor

« Comment expliquer la perte d’adhésion aux mesures gouvernementales ? »

Nous sommes toutes et tous jaloux de notre liberté. Nous n’aimons pas les décisions qui nous viennent d’en haut.

De là, sans doute, un gouvernement fédéral qui interdit, permet et recommande, ce qui complique le message.

D’où aussi des responsables de régions et de communes qui veulent chacun prendre des décisions particulières.

Ça peut donner l’impression d’une certaine cacophonie, d’autant plus que nous observons régulièrement que :

  • Des experts contestent les décisions prises ;
  • Des experts contestent d’autres experts, voire qui contestent ouvertement les décisions et recommandations gouvernementales.
  • Des politiques contestent les recommandations des experts.
  • De surcroît, les médias nous tiennent régulièrement informés des décisions différentes qui sont prises dans d’autres pays avec, dit-on, plus de succès. La Suède par exemple.

Ce serait évidemment plus reposant d’avoir un gouvernement qui décide clairement de tout pour nous. Plus reposant aussi serait d’avoir des experts tous d’accord entre eux, dotés d’un savoir sans faille plutôt que découvrant petit à petit ce nouveau virus jusqu’alors inconnu. Pour cette partie de nous qui souhaite un grand Autre tout-sachant et tout-puissant, c’est bien frustrant, mais c’est une des figures du réel avec laquelle il nous faut bien vivre.

Il est aussi une autre part en chacun de nous, très jalouse de sa liberté de penser et de faire, qui refuse tout interdit et toute prescription, celle du masque ou celle de la distanciation sociale, par exemple. Il est frappant que ce qui est admiré de la part du gouvernement suédois est qu’il n’a pas formulé de prescription impérative, seulement des recommandations. Mais les Suédois ne sont-ils pas moins en conflit avec l’autorité et plus soumis au contrôle social, c’est à dire au contrôle des uns par les autres ? Un Belge qui connaît bien les Suédois me disait avant hier : « Les Suédois sont des gens sérieux ». Tandis qu’une Suédoise vivant en Belgique et qui a vécu quelques années en France m’a confié qu’elle a toujours été frappée par l’individualisme des Français et des Belges, leur peu de confiance en leurs gouvernants et, par conséquent, leur faible compliance à leurs recommandations. Elle ajouta qu’il ne faut pas surestimer les résultats obtenus en matière d’immunité de groupe. Elle n’est pas sûre que le résultat final du non-confinement obligatoire, il est seulement recommandé, sera aussi idyllique qu’on le pense maintenant. Tout cela est peut-être très subjectif, mais mérite, je pense, réflexion.

Les incohérences des prescriptions et recommandations sont non seulement les conséquences de l’absence de savoir quant à ce nouveau virus et de l’évolution de ce savoir des scientifiques semaine après semaine, mais aussi le fait que les scientifiques, comme tout un chacun, fonctionnent inévitablement avec leurs présupposés théoriques et leur subjectivité. C’est pour contrer, en tout cas pour atténuer, ces biais subjectifs qu’ont été instaurées les multiples démarches imposées pour la parution d’un article dans les revues scientifiques sérieuses. Démarches qui impliquent des délais importants entre le début d’une recherche et la publication des résultats.

Cette « cacophonie » est aussi, je pense, le prix à payer pour notre liberté. Le fruit inévitable de notre volonté d’être libres d’agir comme il nous semble bon et d’être informés le plus largement possible. Aimerions-nous vivre dans ces dictatures dans lesquelles on ne transige pas avec les décisions gouvernementales et où les canaux d’information sont bâillonnés ou à la solde du gouvernement ? On a vu le sort réservé en Chine à celui qui avait le premier averti son gouvernement du risque de pandémie.

Notez aussi cette autre dimension de la communication. Le plus souvent, nous n’entendons que ce que nous voulons entendre. C’est une des lois de la communication entre les humains, dont il est très difficile de se défaire. Nous choisissons d’entendre ce qui va dans notre sens et de ne pas entendre ce qui nous contredit. Je ne dis pas que la pédagogie du gouvernement a été et est parfaite, certains ministres et certains experts sont manifestement plus doués que d’autres, mais il y a aussi les difficultés liées à la subjectivité de toute écoute. D’où les difficultés que l’on peut constater dans tout enseignement.

Cette difficulté dans la communication s’observe aussi tous les jours dans les couples, les familles, les institutions.

Il y a cependant quelques lignes directrices de base qui me semblent claires et régulièrement rappelées : le port du masque, le lavage régulier des mains et la distanciation sociale, et cela quels que soient le lieu et le mobile de la rencontre. Je m’étonne que ces recommandations claires et précises se trouvent en quelque sorte facilement oubliées au profit d’une sorte de fixation sur les autorisations et les interdictions.

Est-ce la responsabilité du seul gouvernement de prendre les recommandations pour des impératifs autoritaires ?

Cela étant, mes consultations, que je poursuis par téléphone pour la plupart, m’enseignent que les réactions sont très différentes d’une personne à l’autre :

  • Les unes sont, depuis l’enfance ou l’adolescence, révoltées contre toute forme d’autorité ; la révolte de certaines d’entre elles trouvant son origine dans des expériences pénibles, voire traumatisantes, d’autorité abusive. Elles ont, par conséquent, tendance à ne pas adhérer aux recommandations et interdits, surtout lorsqu’elles ne les comprennent pas ;
  • D’autres, par contre, sont habituellement plus compliantes, pour diverses raisons :
  • Elles sont depuis toujours comme les suédois.e.s soucieuses du bien commun et plus sensibles aux souffrances, fatigues, dangers et angoisses des soignants et de tous ceux et celles qui font que les activités essentielles soient, malgré tout, assumées ;
  • Elles sont plus angoissées par la maladie et ses séquelles ou par la mort ;
  • Elles pensent à leur avenir : que vont devenir leurs ressources financières actuelles et futures si l’épidémie se prolonge ?
  • Elles craignent davantage pour leur portefeuille (vu les amendes prévues).

Par conséquent, ces personnes vont davantage adhérer aux recommandations gouvernementales, surtout si elles les comprennent.

  • J’observe donc des réactions très différentes suivant les personnalités et les histoires d’enfance ou d’adolescence de chacune et chacun.

En ce qui concerne la priorité donnée à l’ouverture des commerces sur les rencontres familiales, on observe que certaines et certains sont plus que d’autres très attachés à la famille. Si pour certaines ou certains, comme l’écrivait Hervé Bazin la famille est un nœud de vipères, pour beaucoup d’autres, elle représente des liens vitaux qui ne se satisfont pas de communications téléphoniques ou par vidéo. La présence physique de l’autre est pour eux vitale : pensons à ces vieux qui se laissent mourir par manque de relation, ces enfants aussi qui souffrent de ne pas revoir leur copains/copines d’école, les grands-mères qui pleurent de ne pas pouvoir serrer leurs enfants et petits-enfants dans les bras. Le confinement nous fait redécouvrir l’importance, un peu oubliée, de la présence physique de l’autre, avec ce qu’elle implique, non seulement de parole et de perception visuelle, mais aussi du toucher et de l’odorat, que les communications auditives ou visuelles ne remplacent pas.

Si Sartre a pu dire que « l’enfer, c’est les autres », on constate aujourd’hui que la vie sans les autres est tout aussi infernale.

C’est d’autant plus vrai pour la vie de couples en confinement.

Vivre en couple implique inévitablement certaines contraintes, et l’amour lui-même comporte le désir de fusionner et, donc, le risque de s’étouffer l’un l’autre. Or, vivre 24 heures sur 24 sous le même toit augmentent la contrainte et le risque d’étouffement réciproque, risque qui est diminué lorsque le travail ou d’autres occupations personnelles font qu’une bonne partie de la journée l’un ou l’autre ou les deux s’absentent. Nous sommes en quelque sorte comme les hérissons en hiver : trop proches, ils se blessent ; trop distants, ils meurent de froid.

Je pense aussi aux célibataires qui vivent mal la privation de toute rencontre et encore aux couples séparés par l’impossibilité de se revoir parce que l’un ou l’autre est confiné à l’étranger.

Et le confinement est d’autant plus difficile à vivre que des enfants viennent aussi accaparer l’attention des parents 24 heures sur 24, voire tester leur capacité d’enseignant de substitution, si l’enfant éprouve des difficultés avec l’enseignement à distance. Lorsqu’il s’agit d’adolescents en crise et lorsque la famille ne dispose que d’un espace de vie réduit, le confinement est encore plus difficile. A propos des adolescents, on visionnera avec profit les vidéos d’Antoine Masson et de Daniel Coum et de quelques autres sur Yakapa.be. Les choses se compliquent encore dans la mesure où le confinement implique des difficultés financières immédiates ou des craintes quant à l’avenir économique des parents. Il est banal de dire que tout ceci augmente les angoisses de chacune et chacun, et suscite l’agressivité vis-à-vis du destin et de celui, celle ou ceux avec lesquels on vit confinés.

Il n’est donc pas étonnant que les appels téléphoniques enregistrés par les institutions comme « SOS Violences conjugales et familiales » ou « SOS-Enfants » aient fortement augmenté ces dernières semaines.

Pour celles et ceux qui continuent à travailler comme soignants, infirmières, ambulanciers, caissières, policiers, conducteurs de bus, celles et ceux qui travaillent dans les crèches et dans les institutions hébergeant des jeunes et des moins jeunes, bref tous les autres travailleurs confrontés à d’éventuels porteurs du virus, la vie familiale est loin d’être facilitée et ils partent au travail la boule au ventre. Les contraintes du confinement à domicile sont atténuées par leur sortie du cocon conjugal ou familial, mais elles sont remplacées par toutes les contraintes imposées par leur travail, à quoi s’ajoutent les risques bien réels d’être contaminés et de contaminer les membres de leur famille. Tout cela avec les autres risques, ceux des séquelles encore inconnues de la maladie et, à l’horizon, les risques de mort. C’est en tout cas ce que j’entends dans mes consultations avec ces soignants et autres travailleurs en contact avec d’autres.

Voilà à quoi il me semble que le virus et le confinement nous confrontent en attendant que l’on dispose des bons tests et, surtout, des traitements et du vaccin adéquats, ce qui, semble-t-il, n’est pas pour demain.

 

 

 

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