Contardo CALLIGARIS

 

Contardo Calligaris, notre vieux collègue et ami, est décédé ce 30 mars 2021. Il avait 72 ans. Un second cancer est venu à bout de son pourtant très puissant désir de vivre. Il était d’une grande intelligence et un infatigable voyageur. Parti d’Italie où il naquit en 1948, il étudia en Suisse avec Piaget, puis à Paris avec Roland Barthe. Il découvrit la psychanalyse et l’École freudienne de Lacan, avec lequel il fit un contrôle. Vint la dissolution de la dite École (1981). Il rejoignit alors les collègues lacaniens qui n’avaient pas voulu adhérer à L’École de la Cause, il fut et participa très activement à la création de l’éphémère Journal « Le discours psychanalytique » (1981) et du CERF (Centre d’études et de recherches freudiennes). Il en dirigea le premier numéro consacré à la psychanalyse dans la cité. Sortir la psychanalyse du cabinet et des petits cercles psychanalytiques fut un de ses soucis tout au long de sa vie. Ce furent nos premières rencontres. Il participa ensuite à la création de l’Association freudienne qui n‘était pas encore internationale. Il y organisa diverses journées d’études entre autres sur « Le discours de la liberté » et sur les « Glossolalies ». Il consacra deux ans de séminaire sur la féminité avec Martine Lerude. C’était un collègue inventif et rigoureux, passionné et d’une curiosité insatiable. Il parait qu’il aimait souligner lui-même que « Contardo » n’était pas loin de « contrario » : « Aller à contresens afin de trouver d’autres sens » (Alfredo Gil). C’est à cette époque qu’il publia deux livres. Le premier « Hypothèse sur le fantasme » date de 1983 et fut réédité en 2015. Le second, « Pour une clinique différentielle de psychose » paru en 1999. Partant de la schizophrénie, il contredit et prolonge créativement certains aspects de la théorie lacanienne. Plusieurs d’entre nous les relisent encore aujourd’hui. C’est à cette époque que nous l’avons invité plusieurs fois à Bruxelles pour nous parler non seulement de ses livres mais aussi de « l’écriture comme acte » et de « Ce qu’on est en droit d’attendre d’une psychanalyse ». Il avait l’art de rendre la psychanalyse accessible à un large public sans pour autant verser dans une vulgarisation insipide. C’était des rencontres toujours très vitalisantes. Car il était un collègue dynamique, hyperdoué mais sans mépris pour l’autre, travailleur aussi mais toujours souriant, mélangeant, avec brio, vie amicale et collégiale. Il incarna pour nous celui qui ne cède pas sur son désir tout en tenant compte du désir de l’autre. Était-ce parce que le champ analytique français était pour lui trop étroit, ou trop encombré ? Quoi qu’il en soit, il décida à notre très grand regret, de partir vivre à Boston et enseigner l’anthropologie à New York. Par ailleurs, ses livres étant traduits au Brésil, il alla les y présenter et le voilà installé à Porto Allègre, parlant aussi bien le brésilien qu’il ne parlait le français sans trace de sa langue maternelle. En 1989, il y fonda avec quelques autres brésiliens l’association psychanalytique de Porto Allègre dont il devint le premier président. Un grand journal de Sao Paolo, lui demanda une chronique hebdomadaire. Il en écrivit plusieurs milliers, publiées aujourd’hui sous forme de trois livres. Il n’hésitait à dire ce qu’il pensait, notamment qu’au Brésil « l’idée du bien commun était la chose la plus dérisoire » et qu’en ville, il avait toujours « la crainte de se faire braquer ». Ce qui ne nous étonne pas : un soir que nous dînions chez lui, à Paris, il nous avait surpris par sa fascination toute déclarée pour cette société où la loi de la jungle l’emportait souvent sur celle des législateurs. Un jour, un groupe de psychanalystes de Sao Paulo l’invita à le rejoindre. Il finit par s’y installer. Voyageur infatigable, il enseigna aussi au Chili et chaque mois retrouvait son Italie natale. Au Brésil, il poursuivit sa carrière universitaire, publia plusieurs romans sur l’amour et notamment
« Conto do Amor » qu’il présente comme semi autobiographique. Toujours soucieux de faire connaitre la psychanalyse au grand public, il créa, avec son fils Max, une série télévisée intitulée « Psi » qui compta quatre saisons. Tout ceci en publiant plusieurs livres de psychanalyse qui ne sont malheureusement pas (pas encore ?) traduits en français.

Patrick De Neuter et Nicole Stryckman Avril 2021

 

 

Raymond ARON

Raymond Aron, est décédé à l’âge de 86 ans. Membre fondateur du Questionnement psychanalytique, il explique l’histoire de ce dernier dans un article « Le questionnement psychanalytique : à l’épreuve de son histoire ». Il y reprend les moments cruciaux du mouvement lacanien en Belgique. Dans cet article, dépassant la description des faits, il témoigne de son souci de l’éthique analytique, de sa recherche d’un fonctionnement institutionnel cohérent avec les visées de la cure, du refus du Maître et d’une cure de formation menée suffisamment loin. Raymond est aussi l’auteur de deux livres. Le premier intitulé « Jouir entre ciel et terre, les mystiques dans l’œuvre de Lacan ». Dans le second, intitulé « Trace du désir et proximité de l’abîme », il pose la question de savoir comment atteindre une formes jouissance sans s’y perdre. Raymond fut un collègue à la fois respectueux et rigoureux et un ami souriant et bienveillant qui restera longtemps encore dans nos mémoires.

Nicole Stryckman et Patrick De Neuter Avril 2021

 

 Moustafa SAFOUAN (A. Lepage)

 

Moustafa Safouan, après avoir sillonné le monde et traversé un siècle, a entamé son dernier voyage ce 8 novembre 2020.
Un grand psychanalyste nous a quittés.
Philosophe de formation, il quitte l’Egypte après la seconde guerre mondiale et commence son trajet psychanalytique à Paris. Il travaillera avec Lacan dès les années 50.
Fait notable, il sera le premier traducteur de Freud en langue arabe. Ses publications seront multiples et s’appuieront sur la théorie lacanienne. Sa lecture des séminaires de Lacan est reprise dans son célèbre ouvrage en 2 tomes « Lacaniana ».

Il n'a eu de cesse d'écrire tout au long de sa vie. Par ses nombreux écrits, il nous a transmis l’exigence de la clinique et la clarté de la théorie. Il avait soutenu Espace analytique de Belgique dès sa création, en acceptant d’être un de nos membres d’honneur. L’homme s’est éclipsé, ses écrits vont nous rester. 
 
Anouk Lepage
Présidente d’Espace analytique de Belgique

 

Moustafa SAFOUAN, l'infatigable psychanalyste. (P. De Neuter) 

C’est le 8 novembre que la mort nous a enlevé Moustapha Safouan dans son sommeil. Il avait 99 ans. Né à Alexandrie dans une famille de militants communistes dont le père était un amoureux de la langue et des jeux avec la langue, le jeune Moustapha s’engagea dans l’étude de la philosophie tout en s’efforçant d’apprendre le latin, le grec, le français, l’anglais et l’arabe classique. Découvrant l’œuvre de Freud, il décida de se rendre en France pour se former à la psychanalyse. Il fit son analyse avec Marc Schlumberger de la Société psychanalytique de Paris, puis il s’engagea dans un contrôle avec Lacan dont il devint un des plus fidèles élèves. Il participa largement à la diffusion de l’enseignement de Lacan par ses nombreuses publications (une quinzaine de livres et de très nombreux articles de revues et chapitres de livres collectifs). À cheval sur plusieurs langues et plusieurs cultures, il le fut aussi sur plusieurs lieux par le partage de son temps de clinique, de contrôle et d’enseignement entre Paris, Strasbourg et Marseille, sans compter ses séjours sur sa terre natale. Dans l’École freudienne de Paris, il occupa diverses fonctions importantes : il fut ainsi membre du jury d’agrément, statuant en fin de procédure de la passe, procédure dont il a pu percevoir les impasses. De ses premières publications, je retiendrai ici « Le Structuralisme en psychanalyse » in Qu'est-ce que le structuralisme ? Paris, Seuil, 1973 ; Études sur l'Œdipe ‒ Introduction à une théorie du sujet, Paris, Seuil, 1974 ; La sexualité féminine dans la doctrine freudienne, Paris, Seuil, 1976 ; L'Échec du principe du plaisir, Paris, Seuil, 1979 ; et L'Inconscient et son scribe, Paris, Seuil, 1982. Plus tard, il se risqua à publier Pourquoi le monde arabe n’est pas libre : politique de l’écriture et terrorisme religieux, (traduit de l’anglais par Catherine et Alain Vanier), Paris, Denoël, 2008. Il se distingua aussi en traduisant en arabe L’interprétation des rêves (1959), La phénoménologie de l’esprit (1981) et Othello (1998)[1].

Plusieurs Belges de diverses associations s’engagèrent dans un travail avec lui : lecture approfondie de ses livres, rendez-vous de contrôle à Paris et invitations pour conférences-débats à Bruxelles. En 2002, lors de la fondation de notre Espace analytique de Belgique, nous lui avons demandé d’en devenir membre d’honneur, ce qu’il accepta non sans un questionnement où se mêlaient humour et ironie sur cet honneur. Il accepta aussi de contribuer à un numéro sur l’Amour de la revue les Cahiers de psychologie clinique[2] et d’assumer un de nos samedis de Bruxelles ; c’était le 26 avril 2014 sur « l’historique. et la clinique de l’objet « a ». Entretemps, les rencontres se poursuivaient tantôt à Paris lors des journées d’étude organisées par nos collègues d’Espace analytique-France, tantôt lors des congrès de la Fondation européenne de psychanalyse qu’il avait fondée en 1991 avec Claude Dumezil , Charles Melman et Gérard Pommier. Entre autres, à Barcelone, Berlin, Dublin, Rome, Paris, et dans son village refuge de Mazara del Vallo (Sicile). Notre dernière rencontre bruxelloise date du 29 mars 2014. Au cours de cette journée organisée avec deux associations amies, nous l’avons questionné sur les différents chapitres de son livre : La psychanalyse, science, thérapie et cause (éd. Th. Marchaisse, 2013) dans lequel, mémoire vivante du champ freudien, Moustapha Safouan présente tout d’abord une histoire du mouvement freudien où il est question de Rank, de Ferenczi, du comité secret, des effets thérapeutiques de l’analyse et de l’idée indéfendable de la transmission comme fatalement familiale. Il aborde ensuite les éléments fondamentaux de la psychanalyse lacanienne, comme le signifiant et le signifié, le phallus, l’Œdipe, le Nom-du-père et les sexuations masculines et féminines, et, enfin, la jouissance supplémentaire. Dans sa troisième partie, il évoque la « saga » lacanienne. Il aborde sans ménagement les impasses de l’École freudienne de Paris et celles de l’expérience de la passe. Il précise aussi ce qu’il considère être les causes de ces difficultés et impasses, témoignage très précieux pour celles et ceux qui veulent éviter que leur institution se fourvoie dans ces mêmes difficultés et échecs de la transmission. Ce ne fut pas sa dernière publication ni son dernier séminaire. Il était aussi infatigable intellectuellement que physiquement. C’est ainsi qu’il gravissait sans difficulté les escaliers qui le menaient au septième étage d’un immeuble parisien où nous attendait un couple d’amis. C’est ainsi aussi qu’il poursuivait depuis plusieurs années un séminaire à Espace analytique-France, dont il était devenu Membre d’honneur. Parallèlement, il participait à de nombreux revues et ouvrages ‒ entre autres : « Actualité du complexe d’Œdipe » in Actualité de la psychanalyse (Érès, 2014) ou encore « Misère névrotique et misère ordinaire » in Les entretiens préliminaires à une psychanalyse (Érès, 2016). Bien plus, il publiait ses derniers livres : La civilisation post-œdipienne, Paris, Hermann, 2018 et L’inconscient à demi-mot, avec Sylvain Frérot, Paris, Éditions des Crépuscules, 2020.

Il nous a quittés, mais ses nombreux écrits restent disponibles à ceux qui le souhaitent, ainsi que ses multiples interviews audio et vidéo sur la toile.

Patrick De Neuter

Analyste Membre d‘Espace analytique-France et co-fondateur d’Espace analytique de Belgique

[1] Une bibliographie complète se trouve sur le site de l’École psychanalytique de St Anne. https://www.epsaweb.fr/moustapha-safouan-1921-2020/

[2] N’ayant pas pu être prise en compte pour des raisons techniques, cet article est paru sous le titre « Amour et altérité » in Cliniques méditerranéennes, 2004/1, 69, pp. 13-19.

 

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